L'élargissement du monde

et de la domination européenne

au temps de l'absolutisme royal (XVI°-XVIII° siècles)

Problématique : Dès le XV° siècle en Italie, au XVI° dans le royaume de France, les lettrés ont le sentiment de vivre une véritable Renaissance grâce à la redécouverte de la littérature et de l'art antiques. Dans la seconde moitié du XV° siècle, les Européens inventent l'imprimerie, dépassent le cap de Bonne Espérance, découvrent 1 Amérique... Dans ces années charnière de l'histoire, le prestige bascule de la force et du courage des seigneurs féodaux au talent, à l'éducation et à la culture antiquisante des lettrés et des artistes, protégés par les princes et les marchands. Toujours obéissants à Dieu - un Dieu qui divise dans le sang catholiques et protestants - les intellectuels de la Renaissance encensent le pouvoir créateur d'un Homme toujours capable de progrès. Princes et rois s'entourent d'artistes pensionnés pour chanter leur gloire, particulièrement sous le règne de Louis XIV. Pourtant, au XVIII° siècle, les philosophes, au nom de la raison, contestent le pouvoir absolu du souverain.

Comment tous ces progrès de la connaissance marquent-ils une nouvelle vision de la place de l'homme dans la société, une nouvelle représentation du monde ? De quelle manière ces progrès témoignent-ils, dans une structure politique soumise au souverain, de l'ascension continue de la bourgeoisie ?

I) Un nouveau monde ouvert à la conquête européenne

Dès la fin du XIII° siècle, l'Occident chrétien affirme sa totale domination sur la Méditerranée. Naguère omnipotentes, les flottes arabes ont été chassées de la Mer Intérieure par la marine des cités marchandes italiennes (Pise, Lucques, Venise, Gênes, Florence ... ), à la faveur des croisades. Deux siècles plus tard, c'est d'ailleurs un marin génois qui ouvre l'Océan Atlantique et tout un Nouveau Monde à la domination européenne : en 1492, les Temps Modernes débutent et avec eux une suprématie européenne sur l'oikoumene [pour les Grecs, c'est la partie du monde habité par les hommes civilisés et non parcourue par les Barbares. En géographie moderne, le terme désigne les espaces de la planète habités en permanence et mis en valeur, par opposition aux espaces pionniers (Grand Nord canadien, Extrême-Orient sibérien, terres antarctiques)], qui durera jusqu'à la Seconde Guerre Mondiale...

A) Les Grandes Découvertes (Magnard, pp. 198-199)

Les Portugais sont dès le début du XV° siècle les premiers grands explorateurs européens. Avec la diffusion de la boussole, de l'astrolabe et des portulans (Magnard p.57), malgré la terreur d'un inconnu toujours menaçant, les navires portugais, soutenus par le prince Henri le Navigateur, explorent progressivement toute la côte occidentale de l'Afrique et finissent par passer le cap de Bonne Espérance, en 1488, sous la conduite de Bartoloméo Dias.

Ce sont pourtant Ferdinand et Isabelle d'Espagne qui financent, entre 1492 et 1502, les quatre expéditions du Génois Christophe Colomb persuadé de pouvoir rallier les Indes par l'ouest (Magnard p. 199), dans l'espoir d'y convertir les indigènes et d'en ramener de l'or. Fondateur de la première cité européenne du Nouveau Monde (Saint Domingue), Colomb mourra dans l'ignorance d'avoir découvert un nouveau continent qui portera le nom du navigateur italien Amerigo Vespucci (il atteint les côtes du Brésil en 1499-1500 et se persuade alors qu'il ne peut s'agir des latitudes indiennes).

En 1498, un autre Portugais Vasco de Gama atteint directement les Indes par l'est en passant par le cap de Bonne Espérance. Pour la première fois, des Européens n'ont plus besoin des navires et de la science de la navigation arabes pour atteindre parfums, épices, soieries et porcelaines d'Orient. En 1519-1522, l'expédition portugaise de Magellan effectue le premier tour du monde, prouvant de façon irréfutable la sphéricité de la Terre (établie par les Grecs, dont la science féconde tout le Moyen Age, elle n'a jamais été remise en cause que par certains théologiens. Pour Aristote comme pour les lettrés chrétiens, 1'univers est un système de sphères emboîtées les unes dans les autres : seule la représentation de la Terre dans l'univers est plate, puisqu'il s'agit alors d'un disque).

B) Un premier partage du monde...

Très vite, les Grandes Découvertes européennes s'accompagnent de conquêtes, de colonisation, de massacres et de conversions forcées, d'exploitation des indigènes et de véritables génocides (il y avait de 7 à 8 millions d'Amérindiens sur l'île de Saint Domingue en 1492 : il n'en restait plus que 125 en 1570). Les Portugais réduisent en esclavage les Noirs des littoraux africains qu'ils découvrent, tout comme Christophe Colomb les Amérindiens d'Hispaniola (St Domingue). Par la ruse, profitant d'un véritable choc culturel, les conquistadores espagnols Hernan Cortes en 1521 et Francisco Pizzaro en 1531, avec leurs chevaux, leurs armures, leurs roues et leurs armes à feu, détruisent les immenses et puissants empires aztèque et inca. Convaincus de leur supériorité culturelle et de la justesse de leur religion, les Espagnols étirent leur domination de la Californie à la Terre de Feu, le gigantesque Brésil étant sous le contrôle du Portugal. En 1494, le traité de Tordesillas, signé sous l'autorité du pape, partage le monde en deux, avec à l'ouest d'une ligne méridienne passant par le Brésil les possessions espagnoles, et à l'est les colonies portugaises, jusqu'aux comptoirs africains, indiens et chinois (Macao).

C)…entre puissances européennes

Très vite pourtant, d'autres pays européens se lancent dans l'exploration et la conquête de nouvelles terres. Aux côtés des Anglais ou des Hollandais, le Français Jacques Cartier, sous François ler, découvre en 1534 l'embouchure du Saint Laurent. Un siècle plus tard, sous Louis XIII, Samuel Champlain fonde Québec en Nouvelle-France. Peu après, sous le même roi, les Français s'emparent de la Guadeloupe et de la Martinique, ces îles à sucre qui font la richesse des colons et des négriers français. Le commerce triangulaire et la déportation vers les Amériques des esclaves noirs permettent la mise en valeur des Antilles, placées sous administration directe de la Couronne par Colbert, qui encourage également la création de grandes compagnies de commerce.

Sous le règne de Louis XIV et sous celui de son petit-fils Louis XV (1715-1774), les colonies sont l'enjeu de plusieurs guerres entre la France et l'Angleterre. A l'extrême fin de son règne, le Roi-Soleil est contraint de céder à l'Angleterre Terre-Neuve, l'Acadie et la baie d'Hudson. En 1763, Louis XV abandonne aux Anglais le Canada et toute la rive gauche du Mississippi (la Louisiane).

Sous Louis XVI, ce qu'on appelle le "premier empire français " ne comprend plus que les Antilles - mais les îles à sucre assurent la prospérité de la grande bourgeoisie négociante des ports négriers de l'Atlantique, de Bordeaux à Nantes -, la Guyane, St Pierre et Miquelon, des comptoirs au Sénégal (Saint-Louis, Gorée) et dans l'Océan Indien (La Réunion)...

II) L'invention de valeurs universelles :

de l'humanisme aux Lumières

C'est par un apparent paradoxe que cette conquête du monde par les Européens intervient au moment-même où intellectuels et artistes inventent la Renaissance, avec ses idéaux de beauté, de retour à la culture antique et de glorification de l'Homme. Mais à l'époque, il ne peut s'agir que d'un Homme chrétien donc européen. En pleine Renaissance, le pape Alexandre VI autorise la colonisation du Nouveau Monde à condition que les indigènes soient convertis au catholicisme. D'où la question préalable, la fameuse "controverse de Valladolid " : les Indiens ont-ils une âme ?

A) Au XVI° siècle, l'humanisme de la Renaissance...

Tout au long du XV° siècle, la vitalité des cités marchandes italiennes permet aux grands négociants et banquiers de concurrencer politiquement et socialement le pouvoir de la noblesse. C'est ainsi que la famille bourgeoise des Médicis parvient à dominer Florence. Pour asseoir son prestige, cette haute bourgeoisie tente de s'anoblir, par le rachat de terres nobles, l'exercice du pouvoir, mais aussi en s'entourant d'artistes et d'écrivains chargés de proclamer la grandeur de leurs mécènes princiers. Autodidactes ou formés dans des ateliers qui pour la première fois échappent à l'emprise de l'Eglise, des peintres comme Boticelli ou Léonard de Vinci, des sculpteurs comme Donatello (qui réintroduit le nu dans l'art occidental), des architectes comme Alberti ou Bramante inventent un Beau idéal, auquel prennent part Dieu, l'esthétique, avec le modèle de l'Antiquité, et les mathématiques, avec le respect de la perspective et des proportions.

Dans le même temps où les artistes signent leurs œuvres et sortent de l'anonymat de l'atelier, des écrivains humanistes comme Erasme, puis Rabelais célèbrent la dignité de l'homme, placé au centre de l'univers : par la connaissance, l'étude des textes antiques (l'Occident redécouvre alors le grec) que l'imprimerie permet de multiplier, le recours à la raison, l'homme peut échapper aux superstitions et à l'obscurantisme, surmonter intolérance et conflits guerriers. A force d'étude et de réflexion (cf Magnard p. 63), il se rend capable de progrès, jusqu'à devenir cet homme nouveau apte à reconnaître le Bien, le Vrai, dans le Beau.

Dans le royaume de France, François ler (1515-1547) encourage la Renaissance, avec sa sœur Marguerite de Navarre : il s'entoure d'artistes italiens comme Léonard de Vinci, confie au Rosso la décoration du château de Fontainebleau, favorise l'éclosion d'un art renaissant français dans l'édification des châteaux de la Loire (Chenonceaux, Chambord -Magnard p. 62), des Tuileries à Paris (Philibert Delorme, Jean Bullant) ou la reconstruction du palais royal du Louvre (Pierre Lescot). En outre, François ler fonde le Collège des lecteurs royaux, ancêtre du Collège de France, où de grands savants humanistes enseignent la philologie, le grec, l'hébreu, les sciences.

Pourtant, cette confiance humaniste faite en l'homme interdit de voir en l'Indien, en l'Africain un semblable, connue bientôt, sous le même règne du roi-mécène, il devient impossible aux catholiques de reconnaître un frère dans le protestant.

B)... n'empêche pas d'atroces guerres de religion

La Réforme protestante est en effet directement liée à la Renaissance. Au nom du retour à la pauvreté évangélique, le moine allemand Luther dénonce violemment en 1517 le principe et le trafic des indulgences, qui permettent de financer notamment la reconstruction fastueuse de la basilique St Pierre de Rome (initiées à l'époque de la première croisade au XI° siècle, les indulgences sont au XVI° siècle vendues par le pape et permettent la rémission des péchés ou du temps de purgatoire).

Excommunié, Luther n'en continue pas moins d'affirmer que seule la Bible - et non plus le pape ou l'Eglise est source d'autorité pour le croyant. En ne retenant plus que deux sacrements (le baptême et l'eucharistie), en assurant que seule la justification par la foi permet le salut du chrétien, en débarrassant les temples des images, des tableaux et du culte des statues, en supprimant tout clergé au nom du sacerdoce universel, Luther crée une nouvelle religion chrétienne qui divise irrémédiablement l'Europe entre protestants et catholiques (qui restent fidèles au pape).

Inventée vers 1450 par Gutemberg, introduite à la Sorbonne dès 1470, l'imprimerie assure une diffusion rapide du protestantisme, dans des sociétés sensibles à la corruption et aux insuffisances du clergé catholique, particulièrement en Allemagne et en France, par l'entremise de Jean Calvin. D'abord favorable, comme sa sœur, à la Réforme, François ler durcit son attitude envers les paysans, bourgeois et grands seigneurs qui se convertissent en masse dans l'espoir d'une purification du Royaume. Dans toutes les provinces, et particulièrement au sud de la Loire, la répression s'accentue contre l'hérésie sous le règne d'Henri II (1547-1559). A sa mort s'ouvrent pendant toute la deuxième moitié du XVI° siècle 40 années de crise politique et sociale, marquée par huit guerres de religion entre catholiques et protestants, jusqu'à la signature par Henri IV de l'Edit de tolérance de Nantes, en 1598.

A l'origine de ces guerres, il y a d'une part le principe absolutiste que tous les habitants d'un royaume doivent avoir la même religion que leur souverain ; d'autre part la conviction identique des catholiques et des protestants que seule la loyauté envers leur Eglise peut assurer leur salut, et cela en extirpant l'hérésie du royaume par le fer et par le feu. S'ensuit à partir de 1562, une série de guerres brèves et sanglantes, dévastatrices (cf texte pp. 190 et 191, Carpentier), commandées par de grands seigneurs (les Guise du côté catholique, Coligny, Henri de Bourbon - futur Henri IV - du côté huguenot), ponctuées par des trêves provisoires où les protestants se voient progressivement reconnaître un droit limité de culte et la protection de places fortes, comme à la Rochelle.

Cette longue guerre civile - qui culmine lors des Saint-Barthélemy de Paris et de plusieurs villes de France (24 août 1572) où des milliers de protestants sont massacrés - est d'autant plus grave qu'elle implique des puissances étrangères comme l'Espagne et qu'elle survient dans une période d'affaiblissement du pouvoir royal. Les trois fils d'Henri Il se succèdent sur le trône, sous la surveillance de la reine-mère Catherine de Médicis, et quand le dernier, Henri III, est assassiné en 1589, c'est Henri de Navarre, descendant de Louis IX, qui devient roi de France.

Chef du parti protestant (l'Union calviniste), Henri IV doit conquérir son royaume par les armes : les catholiques de la Sainte Ligue sont battus à Ivry en 1590, mais ils tiennent Paris. Henri IV décide alors d'abjurer le protestantisme (1593) et de se convertir au catholicisme, qui demeure la religion dominante du royaume. Le premier des rois Bourbon peut alors se faire sacrer à Chartres et entrer dans Paris où il s'attelle à la reconstruction d'un royaume dépeuplé, paupérisé, divisé. Pour mettre fin à quarante années de guerre civile, il signe en 1598 l'édit de Nantes qui garantit "à ceux de la religion prétendue réformée " (RPR) les libertés de conscience et de culte, l'accès à tous les emplois et la protection de 150 places fortes. Contesté de tout côté parce que l'idée de tolérance est étrangère aux conceptions d'une religion d'Etat s'imposant à tous, Henri IV tombe en 1610 sous les coups d'un catholique fanatique, Ravaillac, alors que le relèvement économique du royaume et le rétablissement de l'autorité royale sont bien entamés.

C) Au XVII° siècle, une pensée classique au service du souverain

Dans la deuxième moitié du XVII° siècle, Louis XIV a triomphé des révoltes nobiliaires et parlementaires de la Fronde et gouverne le royaume le plus riche et le plus peuplé d'Europe (Russie exceptée), avec 18 millions d'habitants. Souverain absolu tenant son pouvoir de Dieu seul, le Roi-Soleil entend imposer sa suprématie à ses sujets ainsi qu'à toute l'Europe. Il y parviendra moins par ses armées que par l'éclosion et la diffusion dans toute l'Europe d'une langue et d'un art spécifiquement français empreint de mesure, de symétrie et de majesté : le classicisme. De Madrid jusqu’à Saint Pétersbourg, en passant par Vienne et Berlin, le modèle du château de Versailles se répand, jusqu'au cœur du XVIII° siècle, dans une même glorification du prince bâtisseur et au travers d'une architecture qui met en scène l'équilibre et la grandeur du prince.

Nourri de l'imitation de l'Antiquité et de la nature, codifié par le respect de règles strictes (celles des trois unités pour le théâtre ; de l'opposition rigoureuse entre lignes verticales et horizontales pour la peinture), contrôlées par des Académies royales, le classicisme imprègne d'abord la littérature (avec Corneille, puis Racine, La Fontaine, Bossuet, évêque de Meaux), avant de toucher les beaux-arts (Poussin, Le Brun), l'architecture (Mansart, Le Vau) et l'art des jardins (Le Nôtre). La plupart de ces grands artistes, dont l'œuvre va influencer durablement toute la culture européenne, sont encouragés, pensionnés par le Roi-Soleil, associés à l'érection du château de Versailles, enrôlés dans la propagande royale (à l'exception notable de La Fontaine). L'esthétique classique, toute de clarté, de rigueur, de mesure contrôlée par la raison, accompagne parfaitement la prétention du roi à garantir l'ordre et l'harmonie du monde.

Les chefs d'œuvre artistiques et littéraires classiques vont incarner le Beau pour tout le XVIII° siècle, qui par d'autres aspects, apparaît en totale rupture avec "le siècle de Louis XIV " (Voltaire).

D) "Le siècle des Lumières" (XVIII° siècle)

La personnalité et l'œuvre de Voltaire éclairent l'ambivalence des lettrés et des artistes du siècle des Lumières vis-à-vis du Grand Siècle. Voltaire, comme tous les "philosophes", admire et poursuit la rhétorique classique de la clarté élégante, tout en se rêvant conseiller du prince. Mais d'un prince amoureux des Lumières de la raison et du progrès de l'esprit humain, garant des libertés individuelles (liberté de conscience, liberté d'expression, liberté de la presse) contre l'arbitraire et l'intolérance, contre le fanatisme religieux.

Monarchistes (à l'exception du républicain Rousseau), les philosophes rejettent toute idée de démocratie, où le peuple deviendrait majoritaire, tout en contestant la monarchie absolue. Montesquieu et Voltaire puisent en Angleterre le modèle d'une monarchie parlementaire, où la séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire permet d'échapper à la tyrannie. Toutes ces idées sont largement diffusées grâce à L’Encyclopédie ("dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers" dirigé par Diderot et d'Alembert) auprès d'un public bourgeois français, mais aussi européen.

Ce public de la bourgeoisie urbaine qui lit aussi la presse, fréquente les salons, les loges maçonniques, les Académies provinciales, se reconnaît dans les revendications des philosophes : garantie de la propriété, libéralisme politique et économique, lutte contre les privilèges héréditaires de la naissance au nom de l'égalité civile (cf le Figaro de Beaumarchais), partage du pouvoir entre le roi et les parlements, reconnaissance d'une légitimité politique autre que l'élection divine du roi : celle de la Nation. Une génération plus tard, ces idées seront reprises par Mirabeau, Robespierre, l'abbé Sieyès et les autres acteurs de la Révolution...

III) " Un roi, une foi, une loi " :

de l'absolutisme royal à sa contestation

Bien assise sur une armée et des impôts permanents, servie par une administration de plus en plus soucieuse des droits du prince, dépassant pour la première fois depuis le partage de Verdun la frontière orientale du Rhône par l'acquisition du Dauphiné et de la Provence, la monarchie de Louis XI (1461-1483) apparaît comme l'un des Etats les plus puissants d'Europe occidentale. Au sortir du Moyen Age, les fondements de la monarchie absolue sont en place et François ler, "roi-chevalier" en même temps que l'un des premiers souverains absolus, ne s'y est pas trompé : il admire en effet Louis XI qui "jugeait, ordonnait, condamnait, absolvait, le tout à son bon plaisir [selon sa volonté]. Et disait le roi François qu'ainsi il fallait régner..." (Brantôme, un mémorialiste contemporain de François 1er).

Si l'on excepte les quarante années de guerre civile de la deuxième moitié du XVI° siècle, les rois de France, à partir de François ler, ne cessent pas d'accroître leur pouvoir, en s'appuyant sur la bourgeoisie montante et en domestiquant la noblesse, en ponctionnant les campagnes françaises par I'impôt et en conquérant des territoires, ce que manifeste le règne de Louis XIV. Sa mort signe le divorce qui va s'accroissant, tout au long du XVIII° siècle, entre la prétention des rois au même absolutisme et sa contestation par une noblesse et une bourgeoisie qui endossent le discours neuf de la représentation nationale, élaboré par les philosophes.

A) Le renforcement du pouvoir royal à partir de François ler

Même s'il reste un "roi-chevalier" au cours des nombreuses guerres menées contre l'empereur Charles Quint notamment en Italie, François ler revendique un modèle nouveau du roi absolu, souverain en son royaume, sans que personne ne puisse prétendre participer à son pouvoir ou le concurrencer. Ainsi n'est-il pas obligé de réunir les états généraux ou de tenir compte de leurs avis. Il se donne les moyens de mieux contrôler la société : si l'ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539 impose l'usage du français à la place du latin dans la rédaction des actes judiciaires et notariés - une étape essentielle dans l'imposition d'une langue nationale -, elle contraint aussi les curés à enregistrer l'état-civil, et donc à dénombrer les sujets, clients du fisc. Les évêques et les abbés sont nommés par le roi, le pape ne disposant que de l'investiture canonique. Les dernières grandes principautés territoriales sont absorbées dans le domaine royal : la Bretagne, le Bourbonnais et l'Auvergne.

La cour du roi que François ler rétablit à Paris - en édifiant le nouveau Louvre - est le véritable cœur du pouvoir : le roi apparaît de plus en plus comme la source unique de l'autorité, arbitrant en dernier ressort les initiatives de l'administration judiciaire et financière, choisissant et disgraciant ses favoris, ses ministres et ses conseillers. Le service du souverain commence à assurer la noblesse pour les bourgeois éduqués, notamment les gradués en droit (c'est l'origine de la noblesse de robe, par opposition à la noblesse d'épée, qui continue de "parvenir par les armes" dans les guerres de François ler et de son fils Henri II). La bourgeoisie d'affaire assure son ascension sociale en soutenant les projets d'expansion coloniale du souverain, en lui prêtant de l'argent en achetant des offices.

Pour tous ses sujets, le roi est un protecteur, un être supérieur à tous les hommes : leur attachement au souverain garantit seul l'unité d'un royaume fragmenté en de multiples régions culturelles et linguistiques. Ce roi mécène des arts met en scène des fêtes fastueuses lors de ses "entrées" dans les villes, sur le modèle des triomphes de la Rome antique, avec chars, trophées, arcs de triomphe.

B) Un modèle d'absolutisme : le règne de Louis XIV

Si un modèle désigne l'archétype d'une réalité, le règne de Louis Le Grand fut le modèle de l'absolutisme. Souverain absolu, Louis XIV ne fut pourtant pas un roi tout-puissant.

Un roi absolutiste : roi de droit divin, il dit la loi, rend la justice, administre le royaume. Il exige obéissance de tous, à commencer par la noblesse qui s'était révoltée lors de sa minorité pendant la Fronde. Le roi poursuit la politique anti-nobiliaire de son père Louis XIII et de Richelieu, qui avaient interdit les duels et démantelé de nombreux châteaux. Il appelle pour le servir des bourgeois, tel Colbert, fils d'un marchand drapier de Reims. La haute noblesse est arrachée à ses terres pour vivre à Versailles où sa bonne fortune dépend uniquement de la faveur du roi : " C'était un démérite aux uns (..) de ne pas faire de la cour son séjour ordinaire, aux autres d’y venir rarement, et une disgrâce sûre pour qui n’y venait jamais " (Duc de Saint-Simon, grand seigneur lui-même logé à Versailles, dans ses Mémoires).

" Lieutenant de Dieu sur la terre ", "roi très chrétien " sacré à Reims, Louis XIV est persuadé que l’unité religieuse est nécessaire à la solidité de l'Etat. Dès le début de son règne personnel, il persécute les protestants de façon systématique, force leur conversion par des "dragonnades", notamment en Aquitaine. Après l'avoir peu à peu vidé de son contenu, le roi révoque l'édit de Nantes en 1685 : 200 000 huguenots, dont des bourgeois entrepreneurs, fuient en Angleterre, en Hollande et dans les Etats protestants de l'Empire germanique. A la fin du règne de Louis XIV, les paysans protestants des Cévennes se soulèvent : les "camisards" résistent plusieurs années à la répression royale. Surtout, pour la première fois, des individus revendiquent leur incroyance, leur athéisme.

L'enrichissement du royaume pour renforcer la puissance du roi est au fondement de l'économie mercantiliste initiée par Henri IV et Sully et développée par Colbert, qui dirige l'économie, les finances, la marine, les bâtiments, les arts et les manufactures (comme les tapisseries aux Gobelins ou le verre à Saint-Gobain – Magnard p.84) de 1661 à 1683. Les profits issus des progrès de l'industrie textile et des exportations, mais aussi de l'augmentation des impôts, servent à créer I'image publique du roi : Louis Le Grand, père de son peuple, "I'Arbitre de la Paix et de la Gloire ", le roi qui recule les frontières, "notre visible Dieu " et le plus puissant monarque de l'univers (cf ci-dessus). Colbert donne ainsi au souverain les moyens d'imposer la prépondérance française en Europe.

Pendant presque tout le règne, la France de Louis XIV est en guerre : contre la puissance commerciale des Provinces-Unies (la Hollande), contre l'Espagne qui leur porte secours, contre l'Empire et l'Angleterre qui résistent à cette volonté hégémonique et à la poussée française vers le Rhin. A sa mort, Louis XIV laisse un royaume agrandi de l'Artois et des Flandres, de l'Alsace, de la Franche-Comté et du Roussillon (cf carte Magnard p. 200), avec des frontières fortifiées par Vauban, avec un rayonnement culturel qui s'étend pendant deux siècles à toute l'Europe, de Lisbonne à la Russie. Il laisse aussi un royaume au bord de la faillite, épuisé, où son impopularité est extrême (cf "Louis XIV jugé par un curé de campagne ", p. 215 du Carpentier-Lebrun).

Un roi tout-puissant ? : ainsi, le culte du roi n'est pas parvenu à soumettre tous les Français dans une commune adoration d'un souverain que la propagande royale organisée par Colbert présente comme exceptionnel. C'est que ce culte est tourné en priorité vers la postérité (d'où l'importance de l'obélisque qui symbolise la renommée éternelle), vers les classes supérieures (il est bien rare de trouver une statue du roi dans un village de cette nation de paysans), vers les cours étrangères, et que ces paysans connaissent difficultés, misère, disette pendant tout le règne, voire la famine pendant "la grande mortalité " de 1693-1694 et le "grand hiver " de 1709-1710. Faim, froid, épidémies, la guerre par surcroît : voilà l'origine des grandes révoltes paysannes des Croquants, des Nu-Pieds, des Lustucrus, du mécontentement qui gronde non seulement chez les protestants, mais aussi chez les proches du roi (Vauban et Fénelon dénoncent le mépris des Grands et du prince à l'égard de la misère paysanne).

Par ailleurs, l'absolutisme royal n'est pas un pouvoir sans limites : d'abord, le roi lui-même reste soumis aux "lois fondamentale " du royaume (hérédité de la couronne avec exclusion des femmes, inaliénabilité du domaine, indépendance du roi par rapport à l'Eglise). Il se heurte également à des réalités de fait : l'immensité relative du royaume, où il faut une quinzaine de jours au mieux pour rallier Marseille de Paris, où il faut quatre jours aux magistrats de Nîmes pour enquêter sur une affaire en Gévaudan ou dans le Vivarais ; la permanence de pouvoirs intermédiaires jaloux de leur autonomie : * le Clergé, qui lève lui-même le don gratuit versé au roi, * les Etats provinciaux de plusieurs provinces (Bretagne, Bourgogne, Languedoc, Provence) qui votent et collectent eux-mêmes les impôts dus au roi, décident aussi de grands travaux de voirie ou d'urbanisme, * des villes franches qui à l'instar de Lille ont conservé jusqu'à la fin de l'Ancien Régime une grande marge de manœuvre, * les milliers de justices seigneuriales où les agents du roi n'interviennent pas (y compris dans la capitale, dans les juridictions du Temple ou de Saint-Germain-des-Prés).

Si l'administration royale se renforce, notamment grâce aux intendants de police, de justice et de finance présents dans chaque province, le roi absolu ne peut pas tout. Et surtout pas abolir l'enchevêtrement des particularismes locaux, juridiques, administratifs, linguistiques, culturels (par exemple, la multiplicité des unités de poids et mesures) du royaume. La progressive construction de l'Etat moderne n'implique donc pas un Etat centrale unifié et performant. Il n'est pas souhaité par les théoriciens de l'absolutisme et il est hors de portée de l'Ancien Régime.

C) La contestation de l'absolutisme sous Louis XV et Louis XVI

Malgré les idées nouvelles de L’Eencyclopédie et des philosophes, Louis XV (1715-1774) réaffirme la doctrine de la monarchie absolue, face aux prétentions de la noblesse du Parlement de Paris de représenter les intérêts de la Nation et de pouvoir contester la monarchie, au nom de son droit de remontrance, de critique vis-à-vis du roi, recouvré à la mort de Louis XIV (cf Doc. 2 p. 239 du Carpentier-Lebrun). Mais lorsque le roi meurt, très impopulaire en raison de l'accroissement des impôts, son petit-fils, Louis XVI (1774-1792), manque de l'énergie nécessaire pour faire face à une triple crise politique, budgétaire et économique et sociale.

Politique, car les parlementaires parisiens s'obstinent dans leur opposition à la monarchie, qui tente de soumettre la noblesse à l'impôt. Budgétaire, puisque justement les caisses de l'Etat sont vides, notamment en raison du soutien français à la guerre d'indépendance des colonies d'Amérique contre l'Angleterre (rôle de La Fayette). Economique et sociale, puisque au lendemain d'un long XVIII° siècle caractérisé par une forte expansion démographique et une relative prospérité, la conjoncture se retourne brutalement dans les années 1770, dans le sens d'une stagnation des prix et des revenus, et d'une véritable crise de subsistance après les mauvaises récoltes de 1788.

Face à l'impasse financière, Louis XVI est contraint de convoquer les Etats généraux (qui n'ont pas été réunis depuis 1614). Signe de la mutation des mentalités, le tiers-état, bourgeoisie en tête, exige une place qu'il n'avait jamais eue dans ces états : autant de députés que les deux autres ordres réunis, et le vote par tête, et non plus par ordre. Au siècle des Lumières, chaque élu représente désormais une parcelle de la Nation, seule source de souveraineté au côté du roi. En janvier 1789, l'abbé Sieyès peut lancer son brûlot : " Qu'est-ce que le Tiers-Etat ? - Tout. Qu'a-t-il été jusqu'à présent dans l'ordre politique ? - Rien. Que demande-t-il ? A être quelque chose ". La monarchie absolue ne se relèvera jamais de cette affirmation.