CHAPITRE IX :

La forêt vierge

Le soir même nous campons à l'entrée de la forêt dans laquelle nous pénétrons le lendemain. Le premier jour, aucun problème, les pistes sont assez bonnes, car les habitants des villages voisins viennent régulièrement prendre ici le bois dont ils ont besoin. Or, malgré ces percées on n'y voit pas à cinquante mètres et chaque fois que je veux gagner un point élevé pour y effectuer des visées, il faut se frayer un chemin au coupe-coupe des heures durant.

Le second jour, en fin d'après midi toutes les pistes disparaissent ; nous avons dépassé la limite ordinairement atteinte par les indigènes en quête de bois. Il me faut donc organiser la marche dans la forêt avec méthode pour ne pas perdre un temps infini et d'autant plus précieux que nous n'avons pu emporter que quinze à seize jours de vivres. La forêt n'atteint pas cinquante kilomètres d'épaisseur et dans des conditions normales j'aurais envisagé l'avenir avec sérénité, seulement voilà, malgré toutes les précautions prises nous progressons dans le meilleur des cas d'une dizaine de kilomètres par jour. C'est parfait me direz-vous, en cinq jours la forêt est traversée ! Eh bien pas du tout, car dans un pays pareil on ne peut pas avancer en ligne droite : tantôt il faut contourner une hauteur, un piton rocheux, tantôt il faut longer un ruisseau aux berges à pic.

Au sixième jour de marche une aventure vient encore nous imposer un retard qui porte le comble à mes inquiétudes : la pluie en effet, se met de la partie et ajoute encore aux charmes du voyage ; c'est une de ces pluies tenaces, dont on prévoit dès les premières gouttes que le ciel est pris pour deux à trois jours.

Or, ce sixième jour, au bout d'une heure ou deux de marche, je constate d'après ma boussole, que le guide incline carrément vers l'ouest la direction qu'il donne aux travailleurs de tête.

" - Pourquoi vas-tu vers la gauche ? On peut aller droit au nord, lui dis-je, il n'y a rien qui gène !

- Mais je vais droit au nord, répond mon Makoa.

- Comment cela, regarde la boussole ! "

Je suis d'autant plus surpris que les Malgaches ne se trompent jamais de direction, ils sont habitués, dès leur enfance à s'orienter en toute circonstance. Et il me vient à l'idée qu'après tout, je ne le connais pas, ce bougre là, il s'est présenté à moi, à Béalana sans autre référence que celle d'un vieux de son village qui, en somme, le connaissait plus ou moins... S'il cherchait à nous faire tomber dans un piège, s'il appartenait à une bande de Fahavalos ? Les doutes m'assaillent.

Nouvelle discussion, discussion un peu vive, même ; rien n'y fait, mon Makoa n'en démord pas, il se dirige bien vers le nord.

" - Ecoute bien, lui dis-je, (et je prie Monsieur Joseph de lui traduire très exactement mes propos), nous allons nous arrêter ici, là où nous sommes, je ne fais pas un pas de plus avant d'être certain de ma direction, nous resterons donc ici jusqu'à ce que le temps se lève, jusqu'à ce que je puisse voir le soleil ou une étoile et être sûr du nord, que tu dis être là. Et je te préviens, si tu m'as trompé tu seras fusillé, d'accord ?

- D'accord " me répond ce bougre là.

Le reste de la journée se passe sous une pluie diluvienne, dont on peut à peine s'abriter. Vers le milieu de la nuit, la pluie cesse ; aux approches du matin, le temps se découvre enfin. Je grimpe sur une éminence voisine et je vois le soleil se lever en un point du ciel que ma boussole indique comme étant le nord ; et comme le soleil a depuis trop longtemps l'habitude de se lever à l'est pour changer d'idée, il me fallut bien reconnaître que mon guide avait raison. Je descendais de mon perchoir considérant mon outil d'un air perplexe, quand tout d'un coup l'aiguille se mit à tourner en tous sens comme une folle ! La lumière se fit jour brusquement en moi : nous étions à proximité d'une mine de fer !

Il ne me reste plus qu'à faire mes excuses au guide, en le félicitant et en le récompensant de quelques pièces de cent sous, pour lui faire oublier la peur qu'ont pu lui causer mes menaces de le faire passer par les armes.

Et la marche reprend. . Le dessin que je vous ai envoyé vous montre une vue du pays où s'est passée l'aventure que je viens de vous conter : de la forêt à perte de vue, des coupures profondes, comme celle qui se trouve au premier plan à gauche du dessin, ça et là des saillies de rochers, telle celle du dernier plan : la plus élevée à gauche sert de repère à mon guide, car elle est paraît-il visible de la côte, au nord, connue à vingt ou trente lieues à la ronde sous le nom de Tsaratanana. C'est le pic le plus haut de la chaîne que nous cherchons à traverser, il approche de trois mille mètres d'altitude et ce doit être, même, le plus élevé de Madagascar.

Toujours les mêmes difficultés, les mêmes lenteurs de la marche, les jours passent et les vivres s'amenuisent ; il nous faut à présent nous rationner. Et ce silence, ce silence pesant . Aucune trace de caïmans ou de serpents étranges qui d'après les indigènes peuplent cette forêt : on dirait que nul être, nul oiseau même ne l'habite.

Dixième jour, onzième jour, douzième jour ... On ne verra donc jamais la fin de cette satanée forêt ? Depuis deux jours pour comble de guigne nous longeons une profonde coupure, un à pic d'une trentaine de mètres minimum, au fond duquel on entend et parfois l'on voit une rivière, la Mahavavy d'après mon guide, qui se bat avec tous les cailloux qu'elle rencontre. Et il nous faut absolument la traverser pour poursuivre notre route vers le nord. J'ai beau torturer de questions mon Makoa, impossible de lui faire préciser pour combien de temps nous en avons encore avant de retrouver la plaine et un village où nous ravitailler.

" - Peut-être trois jours, peut-être quatre, cinq ou six "

Impossible de faire marche arrière, impossible de trouver ne serait ce qu'une baie ou un fruit à se mettre sous la dent ...

Un incident heureux vient sur ces entrefaites mettre un peu de baume au coeur de chacun et y faire luire à point nommé une petite flamme d'espérance. Je viens de vous dire que depuis deux jours déjà, nous longions une falaise impossible à franchir, or voilà que la Mahavavy, à quelques pas en aval d'une chute de trente mètres, semble devenir plus sage : la falaise s'abaisse un peu, la raideur de la pente diminue et les rives se trouvent être plus accessibles. Il s'agit alors d'organiser la traversée des hommes (tous ne savaient pas nager) et du matériel.

: le bois heureusement ne manquait pas et l'on confectionna un radeau ; pendant ce temps un tirailleur, solidement maintenu du haut, par une corde, put tailler des marches suffisantes pour la descente.. En nouant bout à bout trois ceintures rouges de tirailleurs on fabriqua un câble de longueur suffisante pour joindre les deux rives. Ce câble improvisé fut solidement amarré à un premier pieu planté sur la rive de départ, tandis qu'un tirailleur traversait la rivière à la nage pour aller fixer l'autre extrémité du câble à un arbre situé sur la rive opposée. Lentement, bien lentement commença le passage : il fallait près de dix minutes pour embarquer la charge d'une traversée ( deux hommes et deux caisses, un troisième homme n'étant à bord que pour la manoeuvre).

Le lendemain vers midi, nous pouvons reprendre la route droit au nord en direction de Diego-Suarez.

Ce fut là le dernier incident notable de la traversée de la forêt. Petit à petit et jour après jour je peux constater que le terrain s'abaisse que la forêt devient de moins en moins épaisse. Le seizième jour, dans la matinée on commence à retrouver des pistes et des sentiers tracés... Il est temps : même en tenant compte des réductions de rations que j'ai ordonnées, il ne reste plus que deux jours de vivres.

SOMMAIRE

CHAPITRE 10