CHAPITRE VI :

Mandritsara.

Jour après jour, depuis près de trois mois que nous sommes en route, nous avons bel et bien avalé, et ma foi sans trop de difficulté, quelque chose comme quatre à cinq cents kilomètres en ligne droite.

Mais je dis bien en ligne droite, car avec tous les zigzags qu'il fallait faire, à droite comme à gauche de la route, ça doit faire plus du double ; vous savez que pour la confection de la carte faut de ci de là gagner des points d'où la vue est la plus étendue, d'autre part nous devons bien souvent contourner des hauteurs infranchissables pour les porteurs et moi-même. Retrouver ensuite un passage au milieu des marais ou traverser un cours d'eau aux rives inaccessibles ne sont pas choses faciles !

Donc, nous approchons de la moitié de notre trajet ; nous ne devons pas être loin d'une petite localité indigène appelée Mandritsara, et qu'on atteint d'ordinaire de la côte Ouest ou bien Est de l'île. J'ignore la position exacte de la ville et crains de passer à côté sans la voir, quand un beau matin nous rencontrons un troupeau de bœufs. Nous suivons les traces de leurs pas pour apercevoir au bout d'une heure ou deux, au pied d'un superbe piton rocheux, la Mandritsara recherchée. J'arrête tout mon monde sur une petite éminence, bien en vue de tout le village, et Monsieur Joseph prend les devants pour demander l'hospitalité au chef de Mandritsara. Une demi-heure plus tard, trois ou quatre bons vieux à barbes blanches, suivis d'une dizaine d'autres habitants de la localité, me saluent avec force courbettes, se déclarent très honorés que je leur fasse la grâce de m'arrêter chez eux, et me prient d'accepter quelques poulets et un bœuf comme cadeau de bienvenue.

J'accepte le tout et nous restons dans ce village quelques jours de repos fort agréables et bien mérités, que j'emploie à la remise à jour de mes notes et de mes cartes.

Les indigènes m'ayant vendu tout le riz que je voulais, je reconstitue la totalité de mon approvisionnement, et le neuvième jour je donne les ordres de départ pour le lendemain. Or, voici que dans la soirée, le chef du village vient me trouver et demande à s'entretenir avec moi par l'intermédiaire de Monsieur Joseph : parlant tout bas, il me confie qu'il vient d'apprendre qu'une troupe de brigands, des Fahavalos, descendent du nord et font route vers Mandritsara... Il n'a encore rien dit aux gens de son village, de crainte qu'ils ne s'enfuient, mais si je l'autorise à faire avertir la bande qu'il y a à Mandritsara beaucoup de soldats et de grands chefs français, les pillards n'oseront jamais se présenter devant le village... C'était une solution, évidemment, et Baldauf, Dailly et Monsieur Joseph avec qui j'en parlai immédiatement étaient de cet avis.

"- Eh bien moi, pas du tout, leur dis-je. Il est possible, en effet, que la bande avisée, file d'un côté opposé à la ville pour nous éviter, mais ce sera pour aller piller quelqu'autre village. Tandis que si nous allons au devant d'elle, si nous réussissons à la faire tomber dans un piège, elle sera mise hors d'état de nuire. Donc, vieux chef, pas un mot, faisons comme si de rien n'était : nous partirons comme prévu, tu nous escorteras demain et après demain, officiellement à titre de politesse, avec quelques uns de tes plus vaillants guerriers, et si nous tombons sur nos pillards, si nous leur reprenons leur butin, c'est à vous, braves gens de Mandritsara, que nous le donnerons".