DE TANANARIVE A DIEGO-SUAREZ

Expédition de 1897

D'après les souvenirs de Madagascar (1897) racontés à ses petits enfants par le Général Paul Boucabeille

" Aujourd'hui, 8 Janvier 1939 commence une deuxième série d'histoires racontées à mes petits enfants : Hélène, Michel, Antoine et Bernard."...


Le récit qui va suivre se situe en 1897. Paul Boucabeille, jeune lieutenant de 25 ans, a suivi le Général Galliéni à Madagascar. Il participe ainsi à la colonisation et la pacification de la "Grande Ile".

Chargé par Galliéni d'étudier le tracé d'une route carrossable directe entre Tananarive et Diego-Suarez (voir carte), il explore avec quelques hommes, une région inhospitalière encore inconnue, même des habitants de l'île...

Bien des années plus tard, il est Général à la retraite.

Conscients que leur grand-père a été le témoin et l'acteur d'événements historiques importants, ses petits enfants lui demandent de leur faire partager ses moments d'aventure, de joie et parfois d'angoisse.



 

CHAPITRE I :

Les préparatifs ( "une aventure, ça se prépare" )

L'an dernier nous rôdions à Toulon et dans quelques coins du Tonkin : cette année nous filons à Madagascar. C'est justement l'été là-bas, en ce moment : ça nous changera un peu de la neige de France et des gelées qui démolissent le chauffage central !

...............Nous sommes en 1897 à Tananarive : il y a déjà plus d'un an que le Général Galliéni a mis de l'ordre et un peu de paix dans l'île de Madagascar toute entière soulevée contre nous depuis la fin de 1895. A présent, le centre de l'île occupé par les Hovas ( prononcez "ouves" ), est pacifié. Pacifiée aussi la côte Est, ainsi que quelques régions de la côte Nord-Ouest, où nous occupons notamment Diégo-Suarez à, l'extrême pointe nord de l'île. Tout le reste est encore à faire.

Au début de Mars de l'année 1897, Galliéni, au déjeuner habituel que je prends avec lui, m'annonce qu'il va faire le tour de l'île en bateau.

- " Vous, Boucabeille, pendant ce temps là, vous allez me faire une reconnaissance soignée du pays compris entre Tananarive et Diego Suarez. Prenez tout votre temps et rapportez-moi, avant tout, une carte des régions que vous aurez traversées. La distance qui sépare les deux villes est de plus de 800 km à vol d'oiseau. Vous savez en outre, que le pays situé à une cinquantaine de kilomètres au nord de Tananarive jusqu'à une trentaine de kilomètres avant d'arriver à Diego est inconnu et inexploré. Nous possédons un seul point de repère au milieu du parcours : Mandritsara que l'on rejoint d'ordinaire par la côte. A vous de voir si une route carrossable entre les deux villes est réalisable!"

En deux jours mes préparatifs sont terminés : mes 120 porteurs, les bourjanes comme on les appelle là-bas, sont recrutés, mon escorte composée d'un demi-peloton de tirailleurs malgaches, est désignée. Galliéni m'a accordé aussi un interprète indigène, un aide-dessinateur pour les travaux que j'aurai à effectuer sur le terrain, plus mon soldat-ordonnance.

A présent, laissez-moi vous présenter mes compagnons de voyages

Mon ordonnance , tout d'abord, est un brave savoyard nommé Dailly, qui est avec moi depuis bientôt un an : ni petit, ni grand, Dailly s'occupe consciencieusement de son patron et de son saint frusquin, et se laisse disputer avec calme et philosophie quand il a oublié une commission urgente qui lui a été confiée. Mon aide-topographe s'appelle Baldauf, c'est un véritable artiste ; alsacien d'origine et bien que français, il s'est engagé dans la Légion étrangère par goût des voyages.

Mon interprète est un Hova de Tananarive : il s'appelle Monsieur Joseph, il est catholique, il a été élevé par les missionnaires français et parle fort bien notre langue. Il connaît quelques-uns des dialectes des peuplades que nous allons rencontrer.

Autant Baldauf est grand, plus grand que moi, blond, autant Monsieur Joseph est petit, noir de cheveux et café au lait de peau. Baldauf ne croit ni à Dieu ni à Diable ; Monsieur Joseph a conservé toutes les croyances que lui ont inculqué les Pères : il fait ses prières matin et soir et dit son bénédicité avant les repas. Leurs caractères sont si opposés que bien des fois j'ai du intervenir et mettre le holà entre eux , Baldauf était de plus très taquin !

Maintenant que la connaissance est faite, en route: nous sommes le 10 Mars 1897 et il est 8 heures du matin quand mon personnel et tout mon matériel se trouvent rassemblés dans la grande cour du Quartier Général.

Je passe une fois de plus l'inspection :

- " Il ne manque rien ni personne ? Les sacs de riz sont bien là ? les instruments, la tente, l'attirail de cuisine et les conserves ? Parce qu'une fois en route, ce qui aura été oublié sera irremplaçable ! ...La caisse de cartouches, où est la caisse de cartouches ? ... Ah la voilà ! "

Une place est attribuée à chacun dans le convoi, mes 3 compagnons et moi-même montons dans nos filanzanes (moyen de transport qui a maintenant complètement disparu avec l'apparition de l'automobile et du train).

-" Attention au coup de sifflet !"

Je donne le coup de sifflet : on part, on est parti ... L'aventure commence.